Titre : Notre part de nuit

Auteur : Mariana Enriquez

Traduction : Anne Plantagenet

Editeur : Editions du Sous-Sol

Celle qu’on partage tous…

Partout où mes yeux se tournaient, ce livre m’attirait irrémédiablement. En librairie tout d’abord où sa taille et sa quatrième de couverture avaient tout pour susciter l’intérêt à travers, d’une part, l’ambition affichée de l’auteur et, d’autre part, la mienne de m’attaquer à ce monument en puissance. Sur les réseaux sociaux également où les seules personnes en parlant ne le faisaient qu’avec des mots instituant ce livre comme le monument qu’il promettait d’être. Je m’y suis donc attaqué avec autant d’attentes que de craintes, à la fois de ne pas être à la hauteur ou que cela puisse venir du livre…

Si ce billet ne parvient pas à rendre compte du contenu de cette fiction, cela ne viendra que de moi et sûrement pas de lui ou de son auteur !

Ceci étant posé, il me faut donc me replonger dans mes notes de décembre 2021, soit presque 6 mois en arrière, pour rédiger ce billet. Je ne me lancerai pas dans la gageure de tenter de résumer l’histoire. Mais, sur 765 pages et à cheval sur deux siècles, Mariana Enriquez dépeint les faits et gestes de familles argentines qui ont inscrit leur destin dans la manipulation de l’Obscurité, acquérant ainsi un pouvoir pratiquement absolu dont on ne sait pas très bien si elles le maîtrisent ou si c’est lui qui les consume. Après la fuite d’un père et de son fils, duo improbable et déséquilibré au sein duquel l’entente n’est pas au beau fixe, la faute à un père au comportement étrange et qui veut par tous les moyens garder son fils dans l’ignorance de son propre être, le récit bascule irrémédiablement dans un roman qui emprunte autant au fantastique qu’à l’horreur.

Juan, le père, entraîne son fils, Gaspar, loin de ses grands-parents, avant que son talent pour maîtriser l’Obscurité, en tant que médium, ne leur soit révélé et qu’ils tentent de se servir de lui, au risque de mettre sa vie en péril, comme ils l’ont fait pour sa mère, Rosario.

C’est donc autant une histoire de fuite que de quête. La fuite de Juan. La quête de Gaspar. Car celui-ci s’interroge sur sa mère, sur sa famille dont son père le tient éloigné, provoqué et encouragé en quelque sorte par les mystères autour de son père et que celui-ci entretient sur ses origines et ses agissements.

Juan, quelques soient ses actes justement, fait tout pour protéger son fils, quitte à n’en pas être compris, quitte à en être détesté. C’est donc encore une histoire d’amour, celui, indéfectible d’un père prêt à tout sacrifier pour son fils y compris l’amour que celui-ci lui portait.

Les familles Reyes et Mathers, à l’origine du culte voué à cette Obscurité, font tout pour ramener Juan et Gaspard « au bercail » en vue d’une sorte d’ultime cérémonie censée porter les pouvoirs des familles à leur paroxysme… malgré la férocité et la brutalité de cette entité démoniaque, assoiffée de rituels et de cérémonials sanglants.

C’est donc aussi une histoire de pouvoir. Celui-ci s’obtient autant par l’argent que par la force : ce qui sous-tend le pouvoir est la peur propagée par les membres des familles, en son sein ou à l’encontre de son entourage ou de la société argentine. Il n’est d’ailleurs pas anodin que celles-ci se fondent parfaitement dans la dictature. Alors certes le livre n‘est pas centré sur la dictature mais elle en fait partie intégrante et ne pourrait pas s’articuler comme il le fait sans cet aspect.

A travers une construction audacieuse (qui se joue des narrateurs et des époques, faisant des aller-retours sur l’adolescence de Gaspar et celle de Juan, modifiant les perceptions du lecteur à chaque changement de récit), elle construit un véritable labyrinthe psychologique pour emmener le lecteur toujours plus loin. La part de nuit de ce roman n’est rien d’autre que la part de nuit de chaque lecteur, le revers de la médaille de chaque humanité.

C’est donc enfin une fiction sur la mort. Sur la vie aussi, même si elle est malmenée. Car il y a une note d’espoir chez Mariana Enriquez à travers les personnages de Rosario et de Gaspar liés entre eux par un lien maternel puissant à travers la mort. La part d’humanité de ces deux personnages centraux, qui s’exprime notamment par la poésie mise en avant autant par Rosario que par Gaspar (comme un flambeau dans la nuit, laissé par la mère et repris par le fils), est l’enjeu du récit de Mariana Enriquez.

Si les personnages de Rosario et Gaspar brillent dans l’Obscurité décrite par l’auteur, les autres personnages ne sont pas pour autant des êtres totalement néfastes et démoniaques. A défaut de subtilité, il y a de la nuance dans les personnages campés par Mariana Enriquez. On déteste les aimer malgré tout, malgré eux et le fait que la fin (voire la faim tellement l’envie d’Obscurité les dévore intérieurement) justifie chez eux toujours les moyens.

Cette « part de nuit » est un roman âpre, noir, terrifiant, horrifique, mais inoubliable malgré l’effort qu’il demande pour l’entamer avant de l’achever… et Mariana Enriquez se place d’ores et déjà dans une lignée de maîtres incontestés chez lesquels elle va piocher de glorieuses références pour mieux les dépasser et parmi lesquels on peut retrouver Stephen King, Lovecraft, par exemple. Un must qui se mérite.